An election campaign event on the first day of campaigning for the February 8 snap election, in Tokyo, on Tuesday. | REUTERS

Au Japon, une campagne électorale otage des mythes économiques


Le Japon se rend aux urnes le 8 février pour des élections législatives anticipées sur fond de recomposition politique. La Première ministre Sanae Takaichi, fraîchement installée, espère que ce scrutin lui permettra de consolider son pouvoir. Cette campagne se déroule alors que le gouvernement affiche une ambition économique claire — rompre avec des décennies de frilosité budgétaire et lancer une politique d’expansion fiscale substantielle pour sortir l’économie japonaise de sa torpeur. Pourtant le débat économique qui accompagne cette campagne est profondément confus, entravé par des arguments issus de la pensée économique conventionnelle qui, en réalité, sapent la logique même de l’expansion voulue.

Une dette publique trop lourde sanctionnée par les marchés ?

Pour les économistes mainstream et une grande partie de la classe politique, la hausse des rendements des obligations d’État japonaises serait une réaction à une dette publique qui ne cesse de s’alourdir. Une dette avoisinant les 260% du PIB ferait courir un risque aux créanciers de l’État en les exposant à la possibilité d’un défaut de remboursement. Une compensation pour une telle prise de risque serait ainsi nécessaire, d’où des taux d’intérêt plus élevés.

Ce schéma explicatif est évidemment un non-sens économique. Pour un souverain monétaire comme le Japon, un défaut sur une dette libellée en yen est techniquement impossible sauf décision politique autodestructrice. Par ailleurs, une large part de cette dette est détenue par des investisseurs japonais, ce qui limite aussi considérablement le risque de change.

Les taux montent pour deux raisons. Premièrement, la Banque du Japon mène une politique de « normalisation » (par ailleurs contestable) — elle relève progressivement son taux directeur vers un objectif implicite d’environ 1% et réduit son bilan en vendant une partie des obligations qu’elle détient. Ces ventes augmentent l’offre sur le marché, ce qui fait mécaniquement baisser le prix des obligations et, par la relation inverse qui les lie, monter leur rendement.

Deuxièmement, les discussions autour d’un plan de relance font anticiper aux investisseurs une croissance et une inflation plus robustes à l’avenir. Dans cette perspective, il est normal que les taux longs s’ajustent à la hausse. Loin d’être une sanction, un signal de défiance, cette hausse reflète en partie une confiance dans les effets potentiellement positifs de la politique d’expansion envisagée.

La taxe sur la consommation et le fantasme du « financement » des retraites

Le débat sur la politique fiscale est tout aussi embrumé. La mesure phare de la campagne de Mme Takaichi est la suspension pour deux ans de la taxe sur la consommation (la TVA) appliquée aux produits alimentaires. Elle a également promis un crédit d’impôt remboursable pour les ménages à faible revenu afin de les aider face au coût de la vie. Ces mesures semblent aller dans le sens d’un soutien au pouvoir d’achat et de la stimulation promise.

Mais pour justifier cette mesure, le gouvernement promet de compenser la perte de recettes par des coupes dans d’autres dépenses ou aides. En d’autres termes, les mesures fiscales proposées ne sont pas expansionnistes. Elles illustrent le carcan mental dans lequel se déroule le débat — un État ne pourrait se permettre d’accroître son déficit et sa dette publique. Il doit « équilibrer ses comptes » sous peine d’être sanctionné par les marchés.

Voters listen to a speech by Prime Minister Sanae Takaichi in Tokyo on Tuesday, the first day of campaigning for the Feb. 8 Lower House election. | REUTERS

Les propositions des autres partis sont tout aussi absurdes. L’alliance centriste (CRA) propose d’abolir définitivement cette taxe sur l’alimentaire mais pour « financer » cette mesure, elle envisage d’utiliser les rendements du Fonds de Réserve des Pensions, ce à quoi s’oppose vivement le parti Ishin, actuel partenaire de coalition, arguant que ces rendements sont nécessaires pour « soutenir » le système de retraite face au vieillissement de la population.

Le débat entier est basé sur une conception erronée de la contrainte budgétaire — l’idée fausse selon laquelle un État comme le Japon serait limité dans ses dépenses. La suppression de la taxe serait discutable si elle risquait de générer une inflation excessive — si les capacités productives du pays étaient incapables d’absorber la dépense supplémentaire globale rendue possible par l’allègement fiscal. Mais dans une économie en lutte contre la déflation et la sous-consommation depuis 30 ans, les risques sont minimes.

Un débat verrouillé

Le Japon est englué dans une stagnation séculaire caractérisée par des entreprises qui n’investissent pas, un marché du travail de plus en plus précaire et des ménages qui n’osent pas consommer. Le remède est clair — un choc de demande ciblé et substantiel via une augmentation des dépenses publiques, un déficit budgétaire orienté vers l’investissement productif et social.

Mais le discours public, ici comme ailleurs, reste prisonnier du mythe de la contrainte financière. Le gouvernement lui-même est tiraillé entre ses promesses d’expansion et l’adoption du langage de l’orthodoxie budgétaire. L’élection du 8 février déterminera la composition de la Diète, mais elle risque fort de laisser intact le cadre intellectuel qui paralyse l’économie japonaise depuis une génération.

Publié le par Benoît Huron

Étiquettes : Économie, Théorie, Budget, Politique

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